Reconnaissance du circuit du grand palier

Il ne suffit pas, pour un animateur responsable, de conduire un groupe de randonneurs sur tel ou tel circuit, avec tous les aléas fatalement inhérents à cette pratique, encore faut-il avoir la meilleure maitrise possible de l’aventure d’une demi-journée ou d’une journée entière. Pour cela, seule une ou plusieurs reconnaissances sur le site peut nous assurer d’être suffisamment armé pour entrainer quelques randonneurs sur nombre de chemins de traverse en toute sécurité.
Voici donc un exemple d’une reconnaissance imaginaire mais aussi tellement réelle qui associe des paysages somptueux à la découverte du génie humain dans l’admiration d’œuvres éternelles.
Il me fallait un lieu, j’ai choisi pour vous le village de Lieuche, le moins peuplé des Alpes Maritimes, village perché (875 m), juché sur son plateau d’altitude, après que nous nous soyons hissés au sommet d’une route particulièrement étroite qui cumule, pour y arriver, une série de 17 lacets difficilement négociables. Il me fallait du bleu, j’ai pris un ciel d’azur clair, lumineux, immense, parsemé de légers nuages blanc.
J’avais besoin d’un chef d’œuvre, j’ai eu le triptyque (1499) de « Ludovico Bréa » qui se cache fièrement depuis 500 ans dans la toute petite église de ce village du bout du monde. Et pour réussir cette belle randonnée, j’y ajoutais quelques pépites, comme ce petit pont de pierre qui semble construit pour ne mener nulle part, ces marnes semblables à une mer déchainée et ces roches superposées en strates qui transmutent la croûte terrestre en œuvre d’art.
Après la visite de la petite église Notre-Dame-de-la-Nativité (bal. 103) qui recèle en son sein un véritable trésor qui est le très beau retable de Louis Bréa, « l'Annonciation », considéré comme une des œuvres majeures de l’artiste, j’ai démarré la reconnaissance de cette randonnée en boucle par une descente sur le GR 510 jusqu'au fond du vallon de Chaudanne.
Après le petit pont « Roman » qui enjambe le torrent de Saint-Pierre, commence une longue montée, raide et continue, vers la « Baisse du Grand Pallier » (1007 m) / bal.92. Le sentier est étroit mais bien tracé, avec quelques passages en dévers, bordés d'à-pics, qui pourront en impressionner quelques-uns. Le paysage est grandiose, dans un ubac forestier et frais, avec le village de Lieuche en face et de nombreux sommets en arrière-plan pour nous récompenser de tous ces efforts.
Arrivés à la Baisse du Grand Pallier, je quitte le GR 510 pour suivre, plein Est, par un travers méditerranéen avec des chênes pubescents, le sentier balisé en jaune, en balcon au-dessus du « vallon de l'Arsilane », sous la crête des Charbonnières, avec le village de Thiéry en vis à vis, jusqu'aux balises 93 et107, par une descente entre des vallons de marnes grises, immenses boursouflures qui marquent les terres jusque dans les lointains. Ce large drapé des collines témoigne encore aujourd’hui des convulsions de la terre dans des temps très reculés. Parvenus à la balise 105, on retrouve le chemin du retour (bal. 104), sous la Crête des Gardes, vers Lieuche par une large piste, en passant sous les ruines de la chapelle Saint-Ferréol.
Mais au fait, qu’est-ce que tout cela veut dire ? Pourquoi tout cela nous émerveille et nous enivre à chaque fois ? Je n’en sais rien et ne saurai le dire. Il faudra bien des penseurs et bien des philosophes, avant que l’un d’eux explique un tel mystère. Faut-il s’éloigner du gris de nos cités pour trouver dans le ciel plus d’azur ? Est-ce qu’il suffit de la beauté insolente de quelques paysages, d’un chemin fleuri, d’une mousse fraîche ou d’un muret silencieux, pour nous consoler de nos tracas ou est-ce la recherche d’ailleurs parfumés et de jardins lointains qui allègent nos pas ? Est-ce l’absence de laideur qui nous dévoile la beauté ou est-ce l’infinie richesse de sa faune et de sa flore, le bouquet sautillant de sauterelles et de papillons, la chanson du ruisseau ou les violons du vent dans les bosquets qui nous immergent dans son immensité ?
Je sais qu’un prochain jeudi, chargé de tout notre équipement, les uns diront « allons », les autres « en avant », nous nous retrouverons alors tous ensemble pour de nouvelles aventures, et c’est bien cela l’essentiel.
Au total, une randonnée sans réelles difficultés, longue de 9,400 km pour 340 m de dénivelé. Carte IGN 3641 OT Pli B7/8.   Bernard