Impressions d'Estérel - Mai 2020

Entre nous, ce n’était qu’un au revoir, mais avec l’incertitude et l’angoisse qui sous-tendent tout départ. Nous étions tous éparpillés, reliés malgré tout par le cœur et la pensée.
Nous savons aujourd’hui que nous allons bientôt nous retrouver et que nul ne manquera, heureusement, à l’appel.
Je vous fais témoins d’un autre rêve, le dernier sans doute, avant que nous puissions de nouveau nous confronter à notre terrain de jeu privilégié, le massif de l’Estérel.
Je souhaite vous avoir fait suffisamment rêver pendant ce cruel intermède et avoir pu contribuer modestement à maintenir intacte votre soif d’évasion et la flamme de l’espoir pour des lendemains lumineux dans l’ambiance aux milles nuances à nulle autre pareille de notre Estérel.
Continuons de vivre et de rêver, de rêver et de vivre, pour un temps, mais pour un temps seulement dans notre « jardin d’Eden » : l’Estérel.
Nous le revoyons aujourd’hui au plus profond de nous-mêmes avant de l’éprouver réellement, quand l’abnégation et la générosité de beaucoup auront permis de terrasser le monstre froid, tueur de masse, mangeur d’hommes, qui continue de nous poursuivre et de nous accabler.
Nous n'avons pas oublié les fastes de l'automne, de l'hiver et de ce début de printemps dans les Alpes Maritimes et dans le Var.Ce monde minéral, sa flore, sa faune, ses odeurs, ses sentiers, ses paysages, tout cela nous imprègne et nous manque cruellement.
Parmi cette palette infinie de paysages variés, nous gardons au cœur les fortes émotions que nous procure l'Estérel, au fil des saisons. Cette forteresse de roches rouges, dont les murailles jaillissent du bleu intense de la Méditerranée, nous a toujours procuré de belles images et de profondes sensations.
L’inépuisable entrelacs des pistes et des sentiers perfuse l’Estérel jusque dans ses moindres recoins.
Nous ne limitons pas nos errances au nombre infini des larges pistes qui s’enchevêtrent. Nous nous écartons le plus souvent des sentiers balisés pour découvrir au bout de sentes minuscules et sinueuses des recoins intimes du massif.
Nous gravissons des pentes hérissées de pics et de tours de pierre. Nous découvrons une étonnante concentration de rochers, les uns simples, les autres plus élaborés, blocs erratiques ancrés dans l'immobile et l'inéluctable, pétrifiés de solitude et de silence.
Nous empruntons des sentiers caillouteux au milieu des chênes-liège et des pins. Les uns montent en pente douce, d'autres grimpent allègrement vers les crêtes.
Parfois, l'amorce d'un étroit sentier est cachée par des buissons broussailleux qui peuvent laisser sur nos jambes quelques légères égratignures.Ici tout est dent, tout est dard, crochet, lance et armure d'une chevalerie dérisoire. Tout est lacis de barbelés factices qui réclament la plus grande vigilance.
Le sol, lui, est parfois jonché de fleurs multicolores, certaines à la grâce alanguie, comme fatiguées de leur propre vigueur, d'autres, avec une égoïste volupté, s'offrent sans vergogne à nos regards. Nous aimerions les connaître toutes par leur nom, mais nos connaissances en botanique ont toujours laissé place à une rêverie béate. Certes, il faut savoir donner un nom aux choses que l'on aime. Peut-être un jour prochain : qui sait ?
Du haut de quelques sommets, nous pouvons embrasser du regard tout le massif au cœur duquel l'ombre et la lumière s'épousent. Le moutonnement qui s'étire jusqu'à la mer, vif argent au soleil, est jalonné de repères devenus maintenant familiers. Notre regard se dissout dans un formidable déroulé de pics et de ravins, et les pentes sont entrecoupées d'éboulis qui cascadent jusqu'aux fonds énigmatiques de ceux-ci.
Remontant le long du Ravin des Lentisques, l'imposant pic du Cap Roux s'auréole dans le contre-jour d'une clarté à peine rosée. La grandeur domine dans cette approche sauvage.
Sous le baldaquin azuré d’un ciel myosotis, au loin, des bateaux blancs sillonnent le bleu turquoise de la mer.
Des milliers de fleurs racontent, dans leur langue colorée, le simple bonheur de vivre et de donner du nectar aux abeilles.
Des tâches flamboyantes, enchevêtrées dans les buissons, se marient sans effort avec la gamme des verts déclinée par la forêt et l'ocre rouge des rochers qui ont réussi leur pacte d’être mêlés pour la vie. Elles prennent toutes leur pouvoir en s'appuyant sur des couleurs complémentaires.
Les pistes s'enfoncent dans la garrigue parfumée, chauffée par le soleil, colorée par les lavandes aux épis violet-noir et les cistes aux corolles blanches et aux pétales rose-pourpre qui déferlent jusqu'à l'opulence et sur lesquelles virevoltent des papillons jaune citron.
On avance, sans autre désir que de découvrir cet univers minéral et, si l'on est sur le point de s'égarer, des cairns, ces bornes de pierre disposées au bord des chemins pour orienter et pour aider les randonneurs, nous ramènent dans la bonne direction. Par cet agencement minéral, d'autres hommes ont laissé un message de connivence et de solidarité pour leurs semblables amenés à fouler le même sol.
Tous ces chemins ne sont qu'un prétexte pour découvrir toutes les facettes du massif. Quel bonheur, chaque fois, de découvrir, au détour d'un chemin, une nouvelle perspective !
Partout des donjons surgissent de la garrigue, guetteurs monstrueux.
Lorsque nous débouchons en pleine lumière sur les crêtes, c'est à chaque fois un nouvel enchantement. A nos pieds s'ordonne un monde de roches et de ravins. Une sorte de bonheur cataleptique marque chacune de nos arrivées au sommet et la découverte des panoramas qui s'y révèlent.
Du plateau d'Anthéor au pic du Cap Roux, nous pouvons contempler le vaste développement du littoral depuis la baie de Cannes et les iles de Lérins jusqu'au golfe de Saint-Tropez, avec ses pointes et ses échancrures, avec le soleil qui éclabousse la mer et qui, pour cela, paraît encore plus bleue. De ces hauts, on a l'impression d'être assis à la proue d'un navire.
Au sommet du Perthus Oriental, nous pouvons être émerveillés par la large palette d'une multitude de fleurs qui y ont élu domicile. Des inflorescences déferlent sans vergogne entre les roches. Sur leurs pétales, des insectes butinent. Des coléoptères, plus brillants que des gemmes sous le soleil, à la cuirasse de cuivre poli, d'un bleu métallique chatoyant, s'entrainent au maniement des mandibules.
Nous pouvons suivre des sentiers au-dessus desquels se dessine une couronne de feuillage largement déployée en un manteau de fraîcheur. Nous passons près de plusieurs sources fluides et mystérieuses dont un clair filet coule dans le creux d'une pierre excavée pour le recueillir précieusement. Nous pourrions même gouter à cette eau qui semble venir des entrailles de la terre depuis toujours avec un talent secret pour désaltérer le passant.
Nous nous enfonçons dans le silence de sentes cachées dans des forêts d'eucalyptus aux troncs marmoréens et, dans la lumière oblique, dans la délicate aura du contre-jour, les chênes-liège déclinent leurs formes tortueuses.
Depuis la plateforme du mont Vinaigre, point culminant du massif (614 m d'altitude), la vue porte jusqu'aux cimes enneigées du Mercantour quand les premiers rayons du soleil irradient l'atmosphère d'une lueur un peu étrange.
Sur la crête du pic du Perthus Oriental où le vert et le rouge se côtoient, nous avons la sensation de nous être introduits dans l'intimité du massif, comme si nous cherchions à en découvrir les secrets. La lumière se pare d'un éclat et d'une netteté indéfinissable et nous mesurons, alors, le bonheur d'être là.
Nous ne sommes pas parvenus sur le toit du monde. Pourtant, nous avons le sentiment de vivre un moment unique et de totale plénitude. Il est dur de s'arracher à ces jeux de lumière et d'ombre. Nous serions bien restés là, longtemps, à regarder, à admirer.
Pendant toutes ces randonnées minérales et parfumées au-dessus de la Méditerranée qui scintille en automne, en hiver et dans un printemps qui commence à s'enguirlander de fleurs rares, nous boirons tous ensemble, mes amis de TERRE, à la source du bonheur, et nous y reviendrons, encore et encore, car, désormais, notre soif est inextinguible.   Bernard