Grande borie de Cipières - 22.10.2020

Cette randonnée fut bien réelle ; c’est bien celle dont nous avons tant rêvé au temps triste du confinement.
Nous étions le jeudi 22 octobre et 8 randonneurs prêts à suivre l’animateur de randonnée pédestre du jour « es qualité », sous un ciel d’ivoire au petit matin, pommelé de nombreux nuages laiteux venant d’est, pesant comme une chape de plomb sur la nature alentour.
Octobre, le mois où les clameurs et les ardeurs de l’été se sont apaisées et où la douceur et la langueur se sont installées, où la clarté est vive, mais n’éblouit plus, où l’air enfin est transparent, chargé du parfum du serpolet et de la menthe poivrée. De plus c’est le moment où les gratte-culs (pardon « les cynorhodons ») font scintiller les églantiers de mille rubis et où les ronciers nous tendent leurs bras chargés de mures brunes et gouleyantes.
Nous sommes à Cipières, village perché à 780 m d’altitude au pied du plateau de Calern, dans le pays grassois. Il fait face au village de Gréolières et surplombe la vallée du Loup qui coule des eaux tumultueuses dans une profonde dépression.
En toile de fond, le profil crénelé de la masse imposante du Chéiron dont les corniches seront bientôt ourlées de quelques lambeaux de neige au prochain hiver.
Nous partons pour une randonnée longue de 8,300 km (aller-retour) avec un dénivelé de 310 m, qui doit nous conduire jusqu’à l’imposante « Borie de Pons », au pied de laquelle nous pourrons pique-niquer à plaisir (carte IGN 3642ET pli D4).
La randonnée se déroule au milieu d’une nature exigeante, sévère et lumineuse.
Partant de la balise 26, située sur le parking, en plein centre du village, nous empruntons d’abord le GR4 que nous quittons bientôt à la balise 160, pour continuer à gauche sur un étroit sentier, cap au 170. Dès lors, nous n’avons plus qu’à nous laisser guider, non sans garder un minimum d’attention, par un balisage qui est un modèle du genre, jusqu’à la balise 161 au lieu-dit « Les Graus de Pons » où se situe la grande Borie, magnifique et majestueuse, si remarquablement conservée.
Le sentier sinue, méandreux, sur cette terre ingrate, tantôt montant, tantôt descendant, parfois encaissé et parfois dominant, au milieu d’une garrigue revêche et pierreuse, peuplée de chênes verts, de genêts, de buissons, de nombreux ronciers, de cynorhodons, dans l’odeur du thym, du pèbre d’aï (la sarriette), du serpolet et de la menthe poivrée.
Partout, ce ne sont que des champs de pierres, quadrillés par des murets gris cendré, parfaitement appareillés, qui retiennent les coteaux, tous bâtis de mains d’hommes, vestiges d’un labeur ancien, incessant et entêté.
Combien de « Sisyphes » ont œuvré leur vie entière à ériger, pierre après pierre, ces amoncellements chaotiques de pierrailles qui parsèment la campagne.
Autrefois grenier à blé de Grasse et des alentours, la terre s’est plus nourrie ici de la sueur des hommes que de la pluie.
Nous franchissons plusieurs vallons, parmi lesquels celui des Pesses, celui du Pas d’Estrugue, et enfin celui des Pourcelles (balise 161/piste à gauche/cap au 15) qui donne accès à la grande Borie de Pons.

Une plate-forme de terre battue, nivelée et dénudée, nous accueille devant la grande Borie pour une pause déjeuner bienvenue, festive, conviviale et roborative, avant que nous ne reprenions le chemin du retour en sens inverse pour rejoindre Cipières, après quelques heures d’efforts et de plaisirs partagées.
A proximité de ce beau village grassois, Cipières, on ne peut que rester sans voix devant cette garrigue insolente et ce cahot d’amoncellements pierreux que le temps et l’homme ont fabriqués. On ne peut que contempler avec admiration ces murets gris qui retiennent les coteaux. On imagine un vieil homme qui s’use en vain à bâtir cette muraille que le destin demain peut tout effacer. On peut l’imaginer, le dos courbé, se riant du gel et de la pluie, sans perdre un instant. Il ne songe pas à élever à lui seul une pyramide pour défier le ciel, mais rêve d’offrir à ses enfants une vie meilleure que la sienne. Semaine après semaine, restanque après restanque, il a creusé l’argile, extirpé les cailloux, nivelé la parcelle, semé sa moisson.
Combien de temps cela dura ? Certainement de très longues années, sûrement plusieurs générations, une nouvelle ajoutant sa contribution à celles de leurs prédécesseurs. Pour un grain d’épeautre récolté, combien de terre transportée ? Pour des lendemains incertains, combien de souffrances endurées ? Comment comprendre de nos jours cette ténacité, cette opiniâtreté, cet entêtement dans l’obstination, l’acharnement et la constance, si l’on ne met pas en face, la misère, l’espoir et la fierté.
Depuis longtemps la bêche et le soc se sont tus, genêts et buissons ont remplacé le blé et, pourtant, toujours se dressent fièrement ces murailles pour nous rappeler que des hommes, durant plusieurs vies, en dépit d’un pauvre sort, ne cessèrent jamais d’honorer comme une reine cette terre ingrate où ils dorment désormais en paix.
Amis randonneurs, soyons courageux et déterminés, reprenons nos sacs, n’oublions pas nos bâtons, jeudi prochain sera une autre épopée.    Richard